INTERVIEW: Le Parisien Magazine

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They are redefining the concept of classical music.  The Philharmonie de Paris, which opens its doors this Wednesday, offers a stunning backdrop for these young conductors.

Musique: Les Nouveaux Maestros

Pascale Tournier | | MAJ :

Le 17 novembre, les chefs d’orchestre Pierre Dumoussaud, 24 ans, Corinna Niemeyer, 28 ans, Raphaël Pichon, 30 ans, et Ariane Matiakh, 34 ans (de g. à dr.), se sont laissé diriger par notre photographe à Paris.
Le 17 novembre, les chefs d’orchestre Pierre Dumoussaud, 24 ans, Corinna Niemeyer, 28 ans, Raphaël Pichon, 30 ans, et Ariane Matiakh, 34 ans (de g. à dr.), se sont laissé diriger par notre photographe à Paris.
William Beaucardet

Lunettes à la Harry Potter et barbe naissante, Pierre Dumoussaud, 24 ans, aurait pu devenir un bon joueur de basson. Mais il a décidé d’embrasser la carrière de chef d’orchestre. Il a eu le déclic à l’âge de 12 ans : « Accompagnant ma mère à ses répétitions de chant, j’ai été fasciné par les mains du chef de chœur », se souvient-il.

Sacré Talent chef d’orchestre Adami* en 2014 – une reconnaissance dans le métier – et assistant chef à l’opéra de Bordeaux depuis septembre dernier, Pierre Dumoussaud est en passe d’atteindre son rêve.

A son image, toute une jeune génération internationale émerge, battant en brèche l’image de l’octogénaire aux cheveux blancs maniant la baguette sentencieusement. Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir emmener un orchestre, malgré le côté éprouvant du métier et l’âpre concurrence. En témoigne le succès grandissant du Concours international des jeunes chefs d’orchestre de Besançon. Pour une place, ils étaient 296 à postuler en 2013, contre 190 à peine en 2007.

Comme un acteur qui a envie de passer derrière la caméra, le désir de monter derrière le pupitre est irrépressible : « La direction musicale est la fonction suprême pour tout musicien, observe Emmanuel Hondré, le directeur de la production de la Philharmonie de Paris, qui ouvrira ses portes le 14 janvier. Grâce au chef d’orchestre, le public voit et entend la musique. Il personnalise les notes. » Les jeunes peuvent d’autant mieux assouvir leurs ambitions que le contexte s’y prête. De nombreux grands noms, comme Michel Plasson, de l’orchestre national de Toulouse, ou Jean-Claude Casadesus, à Lille, partent à la retraite. Jouant la carte de la jeunesse, les salles espèrent renouveler leur public. Sur la scène parisienne, en pleine ébullition avec l’ouverture de la Philharmonie de Paris, c’est la surenchère. Dans le nouvel écrin construit par Jean Nouvel, le Vénézuélien Gustavo Dudamel, 33 ans, dirigera la Symphonie n° 5 – dite Symphonie du Destin – de Beethoven, le 24 janvier, puis la Symphonie n° 5 de Mahler, le 25. Le 4 avril, Raphaël Pichon, 30 ans, se produira avec des cantates de Bach.

Maxime Pascal a surpris les mélomanes en amplifiant le son des instruments

Du côté de Radio France, qui vient d’étrenner son nouvel auditorium, une mini-révolution est aussi en marche. En septembre prochain, le Sud-Coréen Myung-Whun Chung, 61 ans, à la tête de l’orchestre philharmonique de Radio France, laissera sa place à Mikko Franck, un Finlandais de 35 ans. Les opéras des autres grandes villes ne sont pas en reste. Lyon et Toulouse invitent le surdoué Niçois Lionel Bringuier, chef d’orchestre de la Tonhalle de Zurich à tout juste 28 ans. Les diffuseurs misent sur le souffle nouveau que la relève peut apporter. « Parce qu’ils ont envie de se démarquer, les jeunes chefs bousculent la forme du concert classique et collent mieux à l’air du temps », appuie Emmanuel Hondré. Croisement des répertoires, métissage des genres, nouvelles technologies… A chacun son style.

Lauréat du prestigieux concours de direction d’orchestre du festival de Salzbourg, invité à la Scala de Milan et bientôt à l’opéra Bastille, Maxime Pascal, 29 ans, a surpris le monde des mélomanes en utilisant un système de sonorisation plus proche de celui des concerts de rock. A Lille, il a dirigé des œuvres de Gabriel Fauré avec des instruments au son amplifié. « J’ai grandi avec des haut-parleurs, raconte-t-il. Mon premier choc musical, je l’ai eu à 5 ans, au cinéma. Puis lors des concerts de reggae où m’emmenait mon père, j’ai retrouvé la même surpuissance auditive. Je veux revivre cette sensation en concert. »

En septembre prochain, le Finlandais Mikko Franck, 35?ans, prendra les rênes de l’Orchestre philharmonique de Radio France. – Salle Cortot

Raphaël Pichon veut intégrer du cirque, de la vidéo ou de la danse à la musique

Moins techno que Maxime Pascal, Corinna Niemeyer, 28 ans, égratigne les rituels du concert pour créer plus de proximité avec son public. Le silence après le premier mouvement ? La chef de l’orchestre universitaire de Strasbourg, deuxième prix des Talents Adami en 2014, préfère les applaudissements. Les distributions de programmes ? Elle les zappe. « J’aime donner moi-même des clés de lecture au public », explique-t-elle avec un accent allemand. Violoniste et chanteur de formation, son collègue Raphaël Pichon cumule les crimes de lèse-majesté : il dirige sans baguette, et de la main gauche. Plein d’idées, le garçon au physique de jeune premier veut également intégrer à la musique classique différentes formes d’expression comme le cirque, la vidéo et la danse. Tout un programme, qui repose sur de longues heures de labeur.

Si beaucoup sont désormais sollicités par des maisons prestigieuses, ils ont dû énormément travailler. « Le côté beau gosse ou prodige n’est pas suffisant. Les jeunes chefs doivent délivrer un message musical, fruit d’une formation soutenue », insiste Jean-Michel Mathé, directeur du Concours international des jeunes chefs d’orchestre de Besançon. Après avoir appris la musique en jouant d’un instrument, puis accumulé les prix et les diplômes de direction pendant une dizaine d’années, il reste un long chemin pour percer. N’attendant rien des institutions, beaucoup suivent l’exemple de leurs aînés. Le chef d’orchestre William Christie s’est fait connaître grâce à son ensemble musical baroque Les Arts florissants, créé en 1979. Maxime Pascal a monté, avec des camarades de promo du Conservatoire, son orchestre sonorisé Le Balcon ; Raphaël Pichon, sa formation Pygmalion, réunissant un orchestre d’instruments anciens et des chœurs ; Pierre Dumoussaud, son ensemble Furians, composé d’une vingtaine de musiciens. Dans ces formations, où toutes les audaces sont possibles, ils perfectionnent leurs compétences musicales, mais aussi leur savoir-faire en matière d’autorité et de diplomatie. Des qualités utiles pour amadouer un orchestre inconnu, des musiciens aguerris, qu’ils interviennent au titre de chef invité ou prennent définitivement en main un ensemble.

Les femmes arrivent en force

Car, pour un interprète qui a trente ans de métier, il n’est pas toujours aisé d’accepter les ordres d’un « bleu » en plein apprentissage. A ses débuts, Pierre Dumoussaud s’est ainsi heurté à des réticences. « Dans un orchestre, les hiérarchies sont fortes », dit-il avec pudeur. Pour s’imposer, Lionel Sow, 37 ans, a sa méthode : il consulte très régulièrement ses choristes grâce à un logiciel de sondages. « Mon autorité, je la tiens de l’enthousiasme que je suscite », explique le chef de chœur de l’Orchestre de Paris.

Du côté des femmes, la direction se révèle plus délicate encore, voire quasi impossible. « Parce qu’on y associe trop la notion de pouvoir, une femme chef d’orchestre, ce n’est pas considéré comme naturel », déplore Ariane Matiakh, 34 ans. Elle se souvient de sa grossesse : « Le fait de diriger assise et mon hyper­féminité, c’était trop pour certains ». Comme pour ses consœurs Corinna Niemeyer, Emmanuelle Haïm ou l’Américaine Elizabeth Askren, sa ténacité et son talent lui ont pourtant permis de se faire une place dans des orchestres des pays scandinaves. Et de figurer dans la liste des chefs promis à un bel avenir.

* Adami, société civile pour l’Administration des droits des artistes et musiciens interprètes.

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